mercredi 23 octobre 2013

Blood Ties

Après avoir séduit l’hexagone grâce au triomphe « Les petits mouchoirs », Guillaume Canet a traversé l’Atlantique pour vivre le rêve américain en tournant en langue anglaise « Blood Ties », un remake des « Liens du sang » – polar bancal dans lequel il tenait le haut de l’affiche aux côtés de son copain François Cluzet – co-écrit avec le glorieux James Gray, qui a participé pendant trois semaines à l’élaboration du scénario. Mais Guillaume Canet n'est pas parti la fleur au fusil dans l’aventure, le comédien – réalisateur français a, en effet, rameuté sa fidèle équipe : ses producteurs Alain Attal et Vincent Maraval, président de la société Wild Bunch, le directeur de la photographie Christophe Offenstein, le monteur Hervé De Luze, son pote Maxim Nucci alias Yodelice à la musique, ainsi que sa compagne à la ville, l’actrice Marion Cotillard. A noter que « Blood Ties » a reçu un accueil critique plutôt tiède à Cannes lors de son passage hors sélection officielle.
Synopsis Allociné : New York, 1974. Chris, la cinquantaine est libéré pour bonne conduite après plusieurs années de prison pour un règlement de compte meurtrier. Devant la prison, Frank, son jeune frère, un flic prometteur, est là à contrecœur. Ce ne sont pas seulement des choix de « carrières » qui ont séparé Chris et Frank, mais bien des choix de vies et une rivalité depuis l’enfance. Leur père Léon, qui les a élevés seul, a toujours eu pour Chris une préférence affichée, malgré les casses, la prison … Pourtant, Frank espère que son frère a changé et veut lui donner sa chance : il le loge, lui trouve un travail, l’aide à renouer avec ses enfants et son ex-femme, Monica. Malgré ces tentatives, Chris est vite rattrapé par son passé et replonge. Pour Frank, c’est la dernière des trahisons, il ne fera plus rien pour Chris. Mais c’est déjà trop tard et le destin des deux frères restera lié à jamais.
« Blood Ties » est un polar honnête, ultra-référencé – des influences 70’s frappantes avec en tête les œuvres de William Friedkin, John Cassavetes et Francis Ford Coppola – et plutôt efficace, disons de bonne facture, mais qui manque un peu de mordant pour nous emporter totalement.
Ça part plutôt pas mal, avec une histoire simple, mais efficace & solide de frangins que tout oppose – l’un est un flic prometteur tendance psychorigide, l’autre a beau être un délinquant, un taulard en liberté conditionnelle, il n’en demeure pas moins le petit chouchou du père. On reconnaît bien dans cette tragédie familiale, ce drame cornélien à la belle épaisseur humaine, la plume de James Gray – toute ressemblance avec les personnages de « La Nuit nous appartient » n’est purement pas fortuite.
Quant à la mise en scène de Canet, elle ne révolutionne certes pas le genre, mais mêle généreusement classicisme – joli travail de reconstitution des 70’s (costumes, moustaches & Cadillac) – réalisme (un suspense qui tient en haleine jusqu’au bout), et exacerbation formelle. Une photographie sublime et granuleuse, ainsi qu'une BO aux petits oignons complémentent l'hommage aux œuvres des 70's. Nous sommes également agréablement surpris du système de narration qui, sur un flux tendu, observe avec subtilité la notion de choix, notamment dans la visée manichéenne pour chacun des personnages principaux.
Ce qui déçoit, c’est peut être l'étonnante avarice en moments mémorables. Quand James Gray surprenait tout le monde dans « La Nuit nous appartient » avec une séquence spectaculaire de course-poursuite filmée en caméra embarquée, ou quand Michael Mann distillait des scènes de fusillades d’anthologie dans sa « trilogie numérique » (« Collateral », « Public Enemies », « Miami Vice »), Canet, lui, néglige un peu la nécessité de « morceaux choisis » pour transcender le genre et apposer sa griffe artistique. Dommage !  
Autre défaut préjudiciable : la caractérisation des personnages, relativement inégale. La sœur incarnée par Lili Taylor est laissée-pour-compte, et de manière plus générale, il en est de même pour presque tous les protagonistes féminins (hormis Marion Cotillard) ; les gangsters ont des gueules (Matthias Schoenaerts, Domenick Lombardozzi) mais demeurent hélas inexploités, et Clive Owen affiche sa frimousse de chien battu quant on attendrait un regard menaçant. Billy Crudup s’en tire par contre avec les honneurs, de même que l’excellent James Caan (un fidèle de Gray).
Bilan : Pour sa première expérience au pays de l’Oncle Sam, Guillaume Canet réalisateur signe un polar soigné, réalisé avec sincérité et truffé de références, mais qui ne fera sans doute pas date dans l’histoire du cinéma, notamment à cause de quelques maladresses désarmantes.

 
Entretien avec Mr Canet à l’occasion de l’avant-première du film, en province :
 
Avant toute chose, je tiens à préciser que ma batterie de téléphone ayant lâché en fin d’entretien (saloperie de Loi de Murphy !), je n’ai pas pu tout enregistrer et retranscrire formellement toutes les questions, il y a donc des passages qui proviennent de mes capacités de mémorisation qui ont évidemment leurs limites !!
Un spectateur : Bonsoir Mr Canet, est-ce que vous avez quelques anecdotes sur votre expérience aux USA à nous faire partager ?
Guillaume Canet : oui, toujours ! Aux Etats-Unis, il y a tout un tas de trucs complètement aberrants. Par exemple, le réalisateur n’a pas le droit de s’adresser directement aux figurants, sinon leur statut change instantanément, ils deviennent acteurs et doivent être payés en conséquence. Un figurant m’a d’ailleurs piégé un jour de cette manière en me demandant s’il pouvait s’asseoir à tel endroit. Autre anecdote : aux USA, chaque profession est bien spécifique et cela doit être scrupuleusement respecté. Par exemple, le réalisateur n’a pas le droit de toucher certains objets car c’est le travail de l’accessoiriste, et uniquement le sien. On signe de la paperasse au départ sans trop savoir ce que c’est, puis au moment du tournage, on comprend de quoi il s’agit !
Un spectateur : On sait tous ô combien cela est difficile pour un réalisateur français travaillant aux Etats-Unis de bénéficier du fameux et précieux « final cut », ou montage final. Est-ce que cela a été votre cas ? Comment s’est passée votre collaboration avec les américains ?
GC : Déjà, vous savez, même si le film a été intégralement tourné aux Etats-Unis et en langue anglaise, l’équipe technique était majoritairement française sur le plateau, et l’argent de production était principalement français, puisque c’est Alain Attal, mon producteur, qui a co-financé le projet. Je n’ai quasiment jamais eu de problèmes de ce côté-là, les américains ont toujours été très sympas avec moi. D’ailleurs, je crois que je ne pourrais jamais tourner un très gros film là-bas, comme l’ont fait par exemple Mathieu Kassovitz ou Jean-Pierre Jeunet (respectivement « Babylon A.D. » et « Alien, la résurrection », CQFD) avec des conflits énormes avec le studio. On leur a promis un film, ils se sont investis en travaillant en amont comme des malades pendant 6-12 mois, l’ont tourné avec une perspective personnelle, puis se sont fait dégagés comme des malpropres au moment du montage …  je crois que je ne pourrais pas supporter.
 
Il n’y a qu’une seule fois où j’ai eu des difficultés sur le plateau, j’avais demandé à ce qu’on apporte des Cadillac pour recréer l’ambiance du New-York des années 70, et le directeur artistique s’est pointé avec des bagnoles flambant neuves. Je lui ai répondu merci évidemment mais rétorqué que c’était impossible que des types de cette classe sociale conduisent des caisses aussi éclatantes et étincelantes à cette époque, il fallait absolument qu’elles aient l’air dégueu, vieilles et usées … totalement imprégnées de l’ambiance locale, car j'vous jure, Brooklyn dans les années 70, c’était une vraie poubelle (rires dans la salle).  
Un spectateur : Le grand metteur en scène américain James Gray est crédité en tant que scénariste. Comment l’avez vous rencontré ? Comment l’avez-vous embarqué sur le projet et enfin, comment s’est passée votre collaboration ?
GC : C’était au festival de Cannes en fait. Il était dans le jury cette année-là et j’ai eu l’occasion de dîner à sa table un soir. Nous avons discuté de tout et de rien, puis je lui ai annoncé que je préparais un remake us des « Liens du sang » qu’il avait vu & apprécié. Je lui ai demandé s’il connaissait un scénariste de polar pas trop mauvais, incollable sur la ville de New-York, et qui accepterait de bosser avec moi sur l’adaptation, ce à quoi il a répondu « ben, moi ». Sa réponse m’a énormément touché, j’ai évidemment accepté et nous avons commencé à bosser ensemble. Mais vous savez, on a travaillé seulement 3 semaines ensemble au final. C’est un type brillant, il a beaucoup apporté au film.
Un spectateur : Vous avez beaucoup privilégié votre carrière de réalisateur ces dernières années, est-ce que cela veut dire qu’on ne vous verra plus du tout sur les écrans à l’avenir ?
GC : Vous savez, à la base, j’ai toujours souhaité être metteur en scène, c’est le destin qui a choisi à ma place en m’offrant une carrière d’acteur, mais effectivement maintenant que j’arrive à réaliser des films, je préfère davantage me concentrer sur la mise en scène. Mais cela ne signifie pas pour autant que j’abandonne complètement le métier de comédien. Je m’apprête actuellement à tourner dans le dernier Stephen Frears, dont le tournage commence bientôt à Londres, enfin ma partie, puis j’attaquerais un film dans lequel je joue un tueur d’enfants, ce type de rôle est nouveau pour moi, c’est un sacré défi.
Un spectateur : Vous avez réalisé quatre films. Est-ce qu’il y a des éléments qui les relient entre eux, une sorte de connexion ?
GC : Mmmhh j’ai jamais vraiment réfléchi à ça. Ah si, y’a peut-être le thème de la mort. Il est toujours question d’une ou plusieurs personnes décédées dans mes films, me demandez pas pourquoi. Si, il y a aussi la « famille », qui est un sujet que j’aborde régulièrement parce que ça me semble important. J’ai pas vu mon frère depuis au moins 8 ans, et cela m’affecte profondément. J’ai envie de parler de l’importance de l’union au sein d’une famille et de le partager. Sinon, j’ai réalisé des films de genres différents – une comédie absurde, un thriller, un film de potes, et un polar – parce que j’ai moi-même été bercé à différents genres quand j’étais gosse, je regardais énormément de polars, de thrillers, de comédies … ceci explique sans doute cela. J’aime la diversité et me diversifier.
MOI (hiii) : Vous venez de dire à l’instant à quel point la notion de « famille » était cruciale pour vous. J’ai remarqué que vous aviez emmené quelques « copains » avec vous aux US, un peu VOTRE famille en quelque sorte, Christophe Offenstein, votre directeur de photo attitré, Hervé De Luze votre monteur, Alain Attal, votre épouse … vous vous êtes pas dit à un moment « Quitte à embarquer ma famille, autant proposer un rôle à Gilles Lellouche ? » (les deux comédiens se connaissent depuis très longtemps dans la vraie vie, sont meilleurs amis et ont régulièrement collaboré ensemble CDFD).
GC : Si si, j’aurais bien voulu, c’est un super acteur Gilles, sauf qu’il y avait un GROS GROS problème d’accent. Gilles parle extrêmement mal l’anglais, il a un accent horrible et va falloir qu’il bosse des années et des années avant que je l’embarque avec moi (rires). « Kevin is in the kitchen », ah non pardon merde « Brian is in the kitchen », putain le répétez pas à Gad (Elmaleh), il va m’en vouloir à mort s’il apprend que j’ai utilisé sa vanne en la foirant.
Un spectateur : Vous employez très souvent votre compagne (Marion Cotillard, CQFD) dans vos films, est-ce que c’est quelque chose qu’on vous a déjà reproché ?
GC : Non, jamais. Mais si c’était le cas, je crois que je répondrais à la personne « j’t’emmerde ! » (Réponse rapide et franche)
Un spectateur : Est-ce que vous avez songé à un acteur en particulier pendant le processus d’écriture en espérant pouvoir l’avoir ensuite ?
GC : Mmmhhh, pour être tout à fait sincère, NON. Clive (Owen, CQFD) est arrivé tardivement sur le projet, de même que Billy Crudup ou Mila Kunis. Y’a que Zoé (Saldana) & Marion (Cotillard) auxquelles j’ai pensées assez tôt finalement, j’ai d’ailleurs été ravi qu’elles acceptent de jouer dedans.
Un spectateur : Pour finir, parlez-nous un peu de vos projets (de réalisateur) ? Un autre film aux USA ? Est-ce que vous avez envie de collaborer à nouveau avec vos « amis » des « Petits mouchoirs » ?
GC : Pour le film aux USA, oui j’adorerais. Si on me le propose évidemment. Mais pas tout de suite car j’ai d’abord envie de retravailler en France. Je suis en train d’écrire une comédie bien déjantée en ce moment. Un film qui ressemble un peu sur la forme à mon tout premier long, « Mon Idole », un truc totalement absurde. Et pour répondre à votre dernière question, François Cluzet jouera probablement dedans.
Guillaume Canet a également évoqué au cours de cet entretien les conséquences du succès des « Petits mouchoirs », qu’elles soient bonnes ou mauvaises. Il avoue avoir été profondément affecté par l’accueil critique glacial de « Blood Ties » à Cannes.  
 

3 commentaires:

  1. Je trouve tout le monde assez dur avec ce film. Pour ma part c'est très bon et j'ai passé un très bon moment. Certe il ne retrouve pas l'ampleur et la nervosité des classiques seventies mais Canet signe un polar franchement bien fait pour ma part... 3/4

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